Aux origines de Autrices, our identities hide entities, un amour profond pour la littérature et une conversation informelle sur nos expériences de lectures et en particulier sur les livres qui nous ont aidées à nous construire et à nous déterminer en tant qu’individu mais aussi en tant que femmes et artistes.

En Ă©numĂ©rant ces Ĺ“uvres, nous avons rĂ©alisĂ© combien elles reflĂ©taient nos prĂ©occupations, notamment l’expression d’un questionnement sur les rapports Nord-Sud, et Ă  quel point elles faisaient aussi Ă©cho Ă  certaines problĂ©matiques vĂ©cues en Belgique (racisme, inĂ©galitĂ© des sexes, stigmatisation des personnes issues de l’immigration).

Depuis les rĂ©centes attaques Ă  Paris, Tunis et Bruxelles, les tragĂ©dies des migrants en MĂ©diterranĂ©e, les tensions internationales et entre communautĂ©s Ă  l’intĂ©rieur des pays europĂ©ens sont de plus en plus palpables. En ces moments difficiles oĂą la mĂ©connaissance alimente les amalgames et les raccourcis, il nous a semblĂ© important de reconsidĂ©rer la lecture comme levier de transmission pour Ă©tendre les connaissances, ouvrir les imaginaires et tisser du lien social.

 Petit questionnaire …

Avez-vous des livres dont vous pourriez dire qu’ils sont vos prĂ©fĂ©rĂ©s ?

 

Si oui, pourriez-vous faire une liste de 10 ouvrages ?

Y en a-t-il qui ait été écrit par des femmes ?

Combien ?

Pensez-vous que les femmes Ă©crivent moins bien que les hommes ?

Pensez-vous qu’il soit intĂ©ressant de choisir un auteur en fonction de son sexe ?

Pensez-vous que seul un auteur belge pourrait parler des réalités de la Belgique ?

Pensez-vous qu’il existe une littĂ©rature europĂ©enne ?

Pensez-vous qu’il existe une littĂ©rature africaine ?

Pensez-vous qu’il existe une littérature féminine ?

ĂŠtes-vous curieux du monde ?

Sentez-vous oĂą nous voulons en venir ?

Car, en définitive, nous, ce qui nous intéresse vraiment, c’est…

Comment choisissez-vous un livre?

Avez-vous accès à tout ce dont vous rêveriez de lire ?

 

Nous avons proposĂ© Ă  nos proches et connaissances de rĂ©pondre Ă  ce questionnaire. Ensemble, nous avons constatĂ© qu’il Ă©tait assez difficile de partager, voire mĂŞme de citer des noms d’autrices[1] qui plus est, Ă©trangères ou d’origines Ă©trangères.

Un constat qui a soulevĂ© en nous bien d’autres interrogations. Des interrogations auxquelles nous avons choisi de rĂ©pondre par un projet.

Le dĂ©fi a donc Ă©tĂ© lancĂ©. Ecarlate la Compagnie a tentĂ© l’expĂ©rience pendant deux ans (2013 – 2015) de ne lire que de la littĂ©rature « étrangère » Ă©crite par des femmes romancières, nouvellistes et/ou poĂ©tesses.

Dans un premier temps, il a fallu déterminer une zone à explorer.

Pour des raisons dramaturgiques et historiques (le choix d’un lieu étant moins restrictif que celui d’une thématique) et par affection (qui s’explique de par nos origines), notre attention s’est concentrée sur le continent africain (Afrique noire et Maghreb) et sa diaspora au sens large (autrices antillaises et afropéennes).

Nous avons découvert une production littéraire dense où des univers bouleversants, souvent incisifs se croisent et se complètent ; où le contact entre les langues autochtones et celles des pays colonisateurs a forgé des rythmes, des musicalités, des images à la singularité saisissante.

La multiplicitĂ© des situations Ă©voquĂ©es balaie d’un revers de page l’imagerie vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias, par les carnets de voyages occidentaux en mal d’exotisme, pour que se dĂ©ploient sous nos yeux curieux, des Ă©vĂ©nements historiques ou fictionnels, des imaginaires et des tĂ©moignages qui nous tendent parfois un miroir cruel.

Troublées de s’apercevoir que nombre de ces bijoux littéraires ne sont pas assez diffusés, et par conséquent méconnus du grand public, et, nous appuyant sur notre expérience de la scène, nous avons décidé de les partager avec le plus grand nombre.

Nous avons souhaité mettre en lumière les chemins et interrogations qui nous ont menés aux autrices et incarner leurs œuvres, donner corps et voix à leurs histoires, l’offrir au public et réveiller en lui la curiosité, l’étrangeté ou la singulière familiarité que ces textes peuvent provoquer.

« Je lis en cachette, sans m’arrêter. Je lis aux latrines, je lis au milieu de la nuit, je lis comme si les livres pouvaient desserrer le nœud coulant autour de ma gorge. Je lis en comprenant qu’il y a un ailleurs. Une dimension où les possibles éblouissent. »

Ananda Devi

Ce projet est donc une invitation Ă  porter un autre regard sur les femmes en gĂ©nĂ©ral, sur les populations europĂ©ennes issues de l’immigration, sur la littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral mais aussi sur les systèmes de production.

Autrices entend reconsidĂ©rer les rapports Nord-Sud en mettant en valeur ce patrimoine culturel pour nous « prĂ©munir » de ce que Chimamanda Ngozi Adichie – autrice nigĂ©riane de renom – appelle le danger d’une histoire unique. Ainsi nous pourrons mieux rĂ©agir Ă  la mĂ©connaissance dans laquelle nous baignons lorsque nous nous contentons d’une histoire unilatĂ©rale (ethnique et «genrĂ©e») Ă  propos de l’autre, qu’il soit une personne ou un pays. Ce n’est qu’alors que nous pourrons prendre conscience que les identitĂ©s cachent des entitĂ©s. Ou alors, nous nous priverions de l’histoire et de l’imaginaire de tout un continent.

Line Guellati et Elsa Poisot.